Stefan ZWEIG - La pitié dangereuse
Petrópolis. Le 23 février 1942. Gisent les corps de Stefan Zweig et Lotte Altmann, seconde épouse de l’écrivain autrichien. Soustraits d’eux-mêmes à la vie. Jusqu’au seuil extrême de l’existence, la brutalité fut étrangère à ce chantre de la délicatesse. En guise d’explication, une lettre rédigée la veille. Suicide décidé depuis que l’Europe, seule patrie spirituelle de l’auteur où n’interfère ni droit du sol ni droit du sang, « s’est détruite elle-même ».
L’adaptation cinématographique de Brûlant secret déclencha l’ire d’Hitler et de ses sbires. Dès 1933, les livres du « Juif Zweig » sont brûlés. Petrópolis, c’est au Brésil, tout près de Rio de Janeiro. Mais juste avant, Stefan et Lotte ont brièvement séjourné aux États-Unis, où l’écrivain envisage de se fixer. Précédemment, il s’était établi en Angleterre, exil provisoire au départ motivé par des recherches en vue d’une biographie sur Mary Stuart, rapidement rendu définitif par la farce des choses, la force brute de cette Allemagne passée aux mains de l’obscurantisme hitlérien, et l’annexion récente de sa chère Autriche, laquelle annihilait tout espoir de retour.
Cette Autriche, celle de l’empire austro-hongrois où il vit le jour le 28 novembre 1881, est un monde de raffinement et de culture symbolisé par Vienne, mythe occidental où les artistes sont faits rois à l’ombre protectrice des Habsbourg. Vienne où le jeune Zweig mène la vie intellectuelle des cafés, s’éveille très tôt aux lettres, à la philosophie – ses études seront sanctionnées par un doctorat – au théâtre et à la poésie. Il dévore celle de Rilke. Vienne où les modèles ne manquent pas. Vienne cosmopolite qui le pousse à voyager. Vienne où il écrira poèmes, nouvelles et pièces de théâtre, deviendra grand collectionneur de manuscrits originaux.
L’occasion de se lier avec ses plus éminents confrères, avec Freud, premier lecteur autant que premier critique éclairé de ses œuvres, et Romain Rolland futur prix Nobel dont il partage le combat pacifiste à l’orée de la Première Guerre mondiale.
Après quoi il part vivre à Salzbourg. Période faste pour le salzbourgeois volant. Il publie un nombre impressionnant d’essais. D’abord littéraires, sur Balzac, Dickens et Dostoïevski, puis sur Kleist, Hölderlin et Nietzsche, plusieurs biographies, une pièce de théâtre, Volpone, adaptée avec Jules Romains. Et des recueils de nouvelles : Amok, puis Légendes. Ensuite, il s’agit de fuir. À Londres, entre 1934 et 1940. À New York, un an. Puis une dernière fois. À Petrópolis.
La pitié dangereuse est publié en 1939. Freud décède la même année. Entre eux, une abondante correspondance – pas moins de soixante-dix-sept lettres – témoigne du respect et d’une amitié mutuelle sur plus de trente ans. Au grand connaisseur de l’âme humaine l’écrivain dira avec déférence : « C’est grâce à vous que nous voyons, que nous disons beaucoup de choses, qui sans vous n’auraient pas été vues, n’auraient pas été dites. »
Nul étonnement à ce que Zweig rédige et prononce lui-même l’oraison funèbre du grand Sigmund. 1939. L’Europe est plongée dans les ténèbres à mille lieues de l’idéal érasmien d’humanisme prôné par Zweig.
Avec Zweig, la nostalgie a de l’avenir. Celle de ce monde d’hier : cet empire des sens et des arts les plus raffinés, soit l’empire d’Autriche-Hongrie. « Ressusciter notre Autriche de l’avant-guerre, condamnée à ne jamais se relever dans sa forme de culture particulière », voilà le but que s’est assigné Zweig lorsqu’il s’attelle à l’écriture de La Pitié dangereuse.
Cet unique roman achevé, l’auteur transpose sa technique particulière et les traits essentiels de la nouvelle. Nombre réduit de personnages, si l’on considère le tout en regard d’un texte foisonnant. Comme au théâtre classique, relative unité de lieu et d’action. Recours à plusieurs reprises au procédé du récit enchâssé quand d’autres écrivains useraient de mises en abîme ou de flash-back. Tout ceci installe puissamment un style ample, sans aucun encorbellement borgne qui lorgnerait avec obstination vers le « bel écrire », un style puisant aux sources gazéifiées du classicisme strict de Balzac, du senso de Stendhal, et tout ça puisé selon les modes invariables d’une valse de Strauss, un charme qui vous envoûte dès les premières phrases.
Le roman débute à la manière d’une confession, procédé dont l’auteur s’est fait une spécialité. Outre le lecteur, deux personnages servent de confesseur au héros lequel, jeune homme, finit par apprendre qu’il existe deux sortes de pitié : « L’une molle et sentimentale qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui… Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice. »
Pas plus habile conteur que Zweig lorsqu’il s’agit de rendre les tonalités psychologiques d’un conflit intérieur. Pas plus avisé que lui pour débrouiller la confusion des sentiments. La pitié dangereuse laisse dans la bouche un goût de cendres, celle du jeune Hofmiller, lieutenant des uhlans, narrateur qui ne cesse de s’auto-justifier, le genre de vraie confidence qui finit par devenir un faux roman d’apprentissage d’obédience freudienne.